Jean Peysson à San Miguel de Allende, Mexique

 
 
RENCONTRES LITTÉRAIRES

Jean Peysson souhaite profiter de sa venue pour rencontrer des auteurs de tous genres littéraires afin d'échanger des points de vue et de courtes lectures de textes. Il y aura au moins une rencontre le vendredi 7 mars après-midi au Market Bistro, Calle Hernandez Macias # 95, Centro.


Voici ce que Jean écrit à propos de son écriture dramatique :

Je n’avais jamais rien écrit pour le théâtre.
Une amie metteure en scène, que j’avais rencontrée  alors que je jouais dans un spectacle et qui savais que j’écrivais (des nouvelles, des poèmes, des textes de chansons), m’a demandé d’écrire un texte pour ses acteurs. Je n’avais pas la moindre idée de la manière d’écrire une pièce de théâtre. Aussi, je lui ai proposé d’écrire à partir du jeu de ses acteurs lors de séances de travail communes. J’ai suggéré un thème et je suis venu assister aux répétitions. Nous avons mis en place intuitivement et de façon très pragmatique une manière de travailler extrêmement libre et collective. Les propositions pouvaient venir aussi bien de moi, que de la metteure en scène mais aussi parfois des comédiens, qui parfois amplifiaient ou détournaient les indications données. Souvent j’écrivais directement un texte à partir d’une image venue du plateau, d’un corps d’acteur, d’une interprétation, d’une sensation personnelle, d’une réminiscence, et je le donnais immédiatement à lire, à jouer. Peu à peu, une histoire se fit jour, des personnages apparurent. Je repris alors l’ensemble de tout ce qui avait été produit, j’y ajoutais mes thèmes personnels et un texte naquit, fort, puissant
Ce fut une expérience très riche qui décida définitivement de ma manière d’écrire pour le théâtre. Je continuai quelque temps avec cette troupe puis avec d’autres sur le même mode de travail et d’autres pièces virent le jour ainsi.
A cette époque-là je n’étais que comédien. J’avais quitté le métier d’enseignant pour me consacrer entièrement au théâtre. L’expérience de création et d’écriture théâtrale que je venais de vivre m’ouvrit des perspectives nouvelles : je pouvais relier et enrichir mutuellement toutes les expériences que j’avais faites comme auteur et comme comédien. En fait, je sentais qu’il y avait un ressort commun dans des formes différentes de créativité. Il me semblait qu’entre mon travail de comédien et mon travail d’écriture il y avait une porte dérobée qui donnait sur un passage secret de l’un à l’autre.
Je créai ma propre troupe et me lançai dans une application personnelle de mes principes. Je les avaient élargis aussi au jeu de l’acteur et, à travers ma troupe, je mis en place un type de travail qui permettait à l’acteur d’exprimer tout son potentiel créatif, d’exprimer avec sincérité ses émotions.

Tout repose sur la quête intransigeante du Vrai. Le refus de l’artificiel, du composé, de la surface.
Le corps de l’acteur est son texte. Il faut que celui-ci, et le metteur en scène, soient à même de le décrypter, puis de le lire.
Le texte de l’auteur est son corps.
C’est à cette conjonction des deux corps que je conviais mes comédiens. Tout mon travail de directeur d’acteur consistait à introduire la disponibilité totale de l’acteur à son monde intérieur, tout comme l’auteur doit être soumis aux tensions internes qui le mènent à l’écriture.
Ainsi, les séances de travail dans la troupe étaient quotidiennes bien que sans objet précis. Ce qui m’est inconnu me paraît mille fois plus intéressant que ce qui est connu. Les exercices visaient à entrer dans ce que j’appelle le « pré-texte », c’est-à-dire ce qui n’est pas encore de l’ordre de l’écriture ni de l’ordre du jeu, mais qui y conduit. Parfois ces séances débouchaient sur de l’écriture, une scène naissait, une autre. Parfois, j’avais déjà écrit des scènes, et même, la pièce entière, mais je ne la donnais pas aux acteurs. Tout le travail consistait à les amener, par des voies différentes, au même résultat auquel j’étais arrivé, c’est-à-dire au même univers, à des personnages qui existaient déjà dans l’écriture, mais qu’ils ne connaissaient pas. Lorsque le texte arrivait dans la bouche des acteurs, il était déjà leur, c’était leurs paroles, bien qu’elles aient été écrites avant que leurs personnages soient nés. Cela exige des acteurs une grande porosité à leur monde intérieur, et aussi au monde alentour dont ils captent toutes les émanations. Mais ils jouaient enfin quelque chose qui était de leur chair. Ils ne pouvaient tricher et produire un jeu artificiel.
Ce sont ces expérimentations qui, progressivement, ont fait sortir d’une sorte de gangue originelle, un matériau unique dans lequel j’ai taillé mes pièces.
Les textes que j’ai écrits pendant cette période provenaient de cette conjonction qui se faisait entre les deux approches : le plateau et la table d’écriture se rejoignaient dans le même espace mystérieux.
Ce que j’aimais c’était le vivant : que des mots s’incarnent, que des corps deviennent des mots.
Le théâtre est un des plus vieux arts du monde. Il est né probablement de cérémonies rituelles dans un espace sacré où l’on osait représenter les dieux et les démons, où ils s’incarnaient dans les participants, où le Verbe qu’ils émettaient était divin.
C’est cela même que j’ai essayé de retrouver.
Parce que, bien sûr, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Je suis profondément convaincu de la dimension extra-humaine de la créativité. Elle représente un sol lointain, un paradis perdu que l’on peut retrouver par un travail intense, total, sincère.
Cela aboutit à une forme de théâtre exigeant qui fait appel à toutes les ressources de l’être, à un engagement total et fatigant. Il débouche sur des formes de langage simples, accessibles à tous (ce qui est mon obsession), où il est question de notre temps mais surtout de l’universel dans le particulier. Je ne suis intéressé par une histoire que lorsque je vois s’en dégager, sous l’anecdotique quotidien, l’humain universel. Et il me semble que c’est à cela que sert le théâtre.
Il doit être de notre temps. Il doit parler de nous maintenant, ici. Il doit montrer, à travers des modes de vie et des temps différents, que l’Homme est unique, bouleversant, déchiré, en quête d’amour absolu, et en même temps, si petit, si écrasé par de telles responsabilités, qu’il est dépassé. Je suis fasciné par les efforts produits par l’humanité pour s’efforcer, pour vaincre ses démons. Rien ne me paraît plus approprié que le théâtre pour convoquer, dans le cercle sacré du plateau, à travers le corps des comédiens, toutes les peurs, tous les sortilèges, et de les affronter ensemble, avec le public.
Car le public est le plus important. C’est pour lui, pour celui qui est là, présent dans la salle, en chair et en os, pas un public virtuel, pas un public qui ne serait qu’une masse marchande, mais celui que j’entends respirer et tousser et rire et pleurer parfois, que j’écris, que je joue.
Ainsi, année après année, j’ai écrit des pièces de théâtre, ratées, réussies, une pièce après l’autre, se poussant l’une l’autre, se remplaçant, et seul m’intéressait ce contact charnel avec les spectateurs, cette action immédiate que je pouvais voir et ressentir dans leurs yeux, leurs poignées de main fraternelles, ou quand ils se détournaient, déçus, irrités ou émus.
Je ne fais aucune différence entre toutes ces formes d’écriture : le texte, le corps des acteurs. Il n’y a qu’un Verbe. Il n’existe pour moi en fin de compte que la scène de théâtre, le plateau simple et dénudé, pour l’exprimer.

 

 
 

JEAN PEYSSON


San Miguel de Allende, Gto